Fable La Fille : Texte, Analyse et Morale
Étude de la fable de Jean de La Fontaine issue du Livre VII (1678)
Dans « La Fille », La Fontaine brosse le portrait d'une jeune femme d'une grande beauté mais d'une fierté excessive. Recherchant l'époux idéal — parfait, riche et titré — elle rejette tous ses prétendants les uns après les autres, les jugeant indignes d'elle. Cependant, les années passent, sa beauté se fane, et les prétendants se font rares.
L'essentiel de la morale : Cette fable est une mise en garde contre l'orgueil et l'indécision. Elle nous enseigne qu'à force d'être trop exigeant et de mépriser ce qui s'offre à nous, on finit par perdre ce que l'on a de plus précieux : le temps. La chute est brutale : celle qui refusait les rois finit par se jeter dans les bras d'un "malotru".
| Fiche Technique : La Fille | |
|---|---|
| Source |
Livre VII des Fables de La Fontaine
(5ème fable du recueil) |
| Parution | Deuxième recueil de 1678 |
| Thématiques | Orgueil Vanité Temps qui passe |
| Genre | Satire sociale / Conte moral |
| Analyse croisée | Indissociable de Le Héron. Ces deux fables forment un binôme illustrant le danger d'être trop difficile. |
La Fille : Texte Intégral et Versions d'Étude
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Texte original
Certaine fille un peu trop fière
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.
Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance,
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié.
Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense.
A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espèce !
L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;
C'était ceci, c'était cela,
C'était tout ; car les précieuses
Font dessus tous les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle échappât au temps cet insigne larron :
Les ruines d'une maison
Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
Source : Jean de La Fontaine, Livre VII, fable 12 (1678).
💡 Version annotée
(Définitions et sens caché)
Certaine fille un peu trop fière [1]
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.
Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il eût du bien [2], de la naissance [3],
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir [4] :
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs [5] de moitié.
Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote [6], je pense.
A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espèce !
L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;
C'était ceci, c'était cela,
C'était tout ; car les précieuses [7]
Font dessus tous les dédaigneuses [8].
Après les bons partis, les médiocres [9] gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré [10] de tous ces sentiments.
L'âge la fit déchoir [11] : adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris [12], quelques jeux, puis l'amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards [13]. Ses soins ne purent faire
Qu'elle échappât au temps cet insigne [14] larron [15] :
Les ruines d'une maison
Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors [16] de langage.
Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru [17].
[1] Trop orgueilleuse ou prétentieuse.
[2] Propriétés, argent, biens matériels.
[3] Origines sociales ou familiales.
[4] De lui procurer un futur mari.
[5] Faibles, peu impressionnants.
[6] Tenir des propos peu sensés.
[7] Femmes prétendant à la distinction et au raffinement.
[8] Méprisantes.
[9] Modestes, moins distingués.
[10] Su se satisfaire.
[11] Perdre de l'attractivité, tomber dans un état moins avantageux.
[12] Rires, plaisirs.
[13] Cosmétiques, produits de maquillage.
[14] Qui est digne d'attirer l'attention.
[15] Celui qui prend furtivement le bien d'autrui, voleur.
[16] À ce moment-là.
[17] Terme populaire, personne mal bâti et en mauvaise santé.
🔢 Version numérotée
(Idéal pour citer les vers)
- Certaine fille un peu trop fière
- Prétendait trouver un mari
- Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.
- Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
- Cette fille voulait aussi
- Qu'il eût du bien, de la naissance,
- De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
- Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
- Il vint des partis d'importance.
- La belle les trouva trop chétifs de moitié.
- Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense.
- A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
- Voyez un peu la belle espèce !
- L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
- L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;
- C'était ceci, c'était cela,
- C'était tout ; car les précieuses
- Font dessus tous les dédaigneuses.
- Après les bons partis, les médiocres gens
- Vinrent se mettre sur les rangs.
- Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
- De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
- Fort en peine de ma personne.
- Grâce à Dieu, je passe les nuits
- Sans chagrin, quoique en solitude.
- La belle se sut gré de tous ces sentiments.
- L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
- Un an se passe et deux avec inquiétude.
- Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
- Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ;
- Puis ses traits choquer et déplaire ;
- Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
- Qu'elle échappât au temps cet insigne larron :
- Les ruines d'une maison
- Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage
- Pour les ruines du visage !
- Sa préciosité changea lors de langage.
- Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
- Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
- Le désir peut loger chez une précieuse.
- Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
- Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
- De rencontrer un malotru.
Analyse Littéraire et Sens de la Fable "La Fille"
🔍 Décryptage de la fable : Le piège de l'idéal
Dans « La Fille », La Fontaine délaisse le monde animal pour une comédie de mœurs humaine. La structure repose sur la fuite du temps : le rythme des saisons et des années qui passent transforme l'assurance de la jeune fille en une nécessité de compromis. Elle incarne l'orgueil démesuré qui refuse le réel au profit d'une chimère.
La satire vise ici les « Précieuses », mouvement culturel du XVIIe siècle prônant un raffinement extrême. En exigeant un mari "sans défauts", elle se place hors du monde. L'ironie de La Fontaine culmine lorsque la "belle" finit par épouser un « malotru » : une chute brutale qui montre que la vanité mène inévitablement à la déchéance sociale et esthétique.
💡 Écho contemporain
Cette fable résonne aujourd'hui comme une critique du perfectionnisme toxique. À l'heure des réseaux sociaux et de la mise en scène d'une vie idéale, La Fontaine nous rappelle que la quête obsessionnelle de la perfection nous fait manquer des opportunités réelles et sincères.
Elle nous invite à distinguer l'essentiel de l'accessoire et à accepter la part d'imperfection inhérente à toute relation humaine.
📢 La Morale expliquée
La morale dénonce l'exigence excessive et l'aveuglement. La Fontaine nous enseigne que le temps est une ressource limitée : « L'âge la fit déchoir ». En attendant un "prince charmant" qui n'existe pas, l'héroïne perd son capital de jeunesse. La fable prône le réalisme et l'humilité face aux opportunités de la vie.
❓ Questions fréquentes sur "La Fille"
Pourquoi la Fille rejette-t-elle ses prétendants ?
Par orgueil et vanité. Elle recherche la perfection absolue (beauté, richesse, esprit) et juge les hommes réels comme étant indignes de sa propre naissance.
Quel est le lien avec Molière ?
La Fontaine s'inspire de la critique des "Précieuses", un thème aussi traité par Molière dans Les Précieuses ridicules pour moquer le raffinement artificiel et prétentieux.
Que signifie le terme "Malotru" ?
Au XVIIe siècle, il désignait une personne d'aspect ingrat et chétif. Aujourd'hui, cela qualifie une personne grossière et mal élevée.
Quelle autre fable a la même morale ?
La morale est identique à celle du "Héron" : en étant trop dédaigneux devant les bons choix, on finit par devoir accepter le pire par nécessité.
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