Fable La Laitière et le pot au lait : Texte, Analyse et Morale
Étude de la fable de Jean de La Fontaine issue du Livre VII (1978)
Pièce maîtresse du Livre VII, cette fable est une exploration psychologique fascinante de l'imaginaire humain. « La Laitière et le Pot au lait » met en scène Perrette, une jeune femme dont l'esprit s'évade dans des projets grandioses au rythme de sa marche. En racontant cette ascension mentale vers la richesse, brutalement interrompue par une chute physique, La Fontaine nous livre une réflexion universelle sur la fragilité de nos espoirs et le danger des spéculations sans fondement.
L'essentiel de la morale : Cette œuvre illustre le péril des « châteaux en Espagne ». Elle nous enseigne qu'il est risqué de bâtir sa vie sur des hypothèses incertaines ou de compter ses profits avant d'avoir sécurisé ses biens. La chute de Perrette est une invitation à la prudence et au réalisme : la distraction et l'excès d'ambition imaginaire mènent inévitablement à la perte du peu que l'on possède déjà.
| Fiche Technique : La Laitière et le pot au lait | |
|---|---|
| Source |
Livre VII des Fables de La Fontaine
(10ème fable du recueil) |
| Parution | Second recueil de 1678 (chez Denys Thierry et Claude Barbin) |
| Thématiques | L'Imaginaire et la Rêverie Ambition et Désillusion Prudence (Châteaux en Espagne) |
| Genre | Apologue (récit psychologique et philosophique) |
| Analyse croisée | À rapprocher de la fable Le Curé et le Mort |
La Laitière et le pot au lait : Texte Intégral et Versions d'Étude
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Texte original
Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetaient un cent d'œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile,
D'élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :
J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d'un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.
Source : Jean de La Fontaine, Livre VII, fable 10 (1978).
💡 Version annotée
(Définitions et sens caché)
Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet [1],
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon [2] simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée [3]
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetaient un cent d'œufs [4], faisait triple couvée [5] ;
La chose allait à bien par son soin diligent [6].
Il m'est, disait-elle, facile,
D'élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser [7] coûtera peu de son [8] ;
Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :
J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d'un œil marri [9]
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce [10] en fut fait ;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne [11] ?
Qui ne fait châteaux en Espagne [12] ?
Picrochole, Pyrrhus [13], la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi [14];
On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant [15].
[1] Petit coussin ou support qui permet de poser l'objet en toute sécurité.
[2] Jupon.
[3] Habillée, vêtue.
[4] Une centaine d'œufs.
[5] Période pendant laquelle les œufs sont couvés pour éclore.
[6] L'affaire serait prospère grâce à son travail appliqué et efficace.
[7] Nourrir un animal pour qu'il prenne du poids, souvent dans le but de le vendre pour un profit.
[8] Enveloppe qui protège les grains des céréales.
[9] Attristé, qui a du regret.
[10] Comédie populaire du XVe siècle.
[11] Qui n'a jamais fait des rêves impossibles ?
[12] Expression qui désigne des rêves ou des projets irréalistes, comme ceux de Perrette qui rêvait de ce qu'elle n'avait pas encore.
[13] Référence à des personnages historiques ou littéraires symbolisant l'orgueil et la guerre perdue d'avance.
[14] Roi de la Perse, souverain.
[15] Expression qui signifie qu'après avoir rêvé de grandeurs et de succès on revient à la réalité, sans rien de plus que ce qu'on avait au départ.
🔢 Version numérotée
(Idéal pour citer les vers)
- Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
- Bien posé sur un coussinet,
- Prétendait arriver sans encombre à la ville.
- Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
- Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
- Cotillon simple, et souliers plats.
- Notre laitière ainsi troussée
- Comptait déjà dans sa pensée
- Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
- Achetaient un cent d'œufs, faisait triple couvée ;
- La chose allait à bien par son soin diligent.
- Il m'est, disait-elle, facile,
- D'élever des poulets autour de ma maison :
- Le Renard sera bien habile,
- S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
- Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
- Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :
- J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
- Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
- Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
- Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
- Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
- Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
- La dame de ces biens, quittant d'un œil marri
- Sa fortune ainsi répandue,
- Va s'excuser à son mari
- En grand danger d'être battue.
- Le récit en farce en fut fait ;
- On l'appela le Pot au lait.
- Quel esprit ne bat la campagne ?
- Qui ne fait châteaux en Espagne ?
- Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
- Autant les sages que les fous ?
- Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
- Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
- Tout le bien du monde est à nous,
- Tous les honneurs, toutes les femmes.
- Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
- Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;
- On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
- Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
- Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
- Je suis gros Jean comme devant.
Analyse Littéraire et Sens de la Fable "La Laitière et le Pot au lait"
🔍 Décryptage de la fable : La mécanique de l'illusion
Dans ce chef-d'œuvre du Livre VII, La Fontaine délaisse les joutes animales pour une étude psychologique de l'esprit humain. À travers Perrette, il décrit le mécanisme de l'escalade imaginaire : chaque gain supposé devient l'investissement du rêve suivant (du lait aux œufs, des poules au porc, jusqu'à la vache). C'est une construction mentale fragile qui s'écroule à la première confrontation avec le réel.
La chute du pot n'est pas qu'un accident domestique, c'est une métaphore de la déception. La Fontaine utilise un rythme rapide et des verbes d'action pour montrer que la pensée va plus vite que le pied, entraînant inévitablement la perte du "présent" au profit d'un "futur" fantasmé.
💡 Écho contemporain
Cette fable illustre parfaitement les dérives de la spéculation. Qu'elle soit financière ou personnelle, elle nous rappelle que bâtir des projets sur des gains non encore acquis est une forme d'imprudence.
Elle prône le réalisme et l'ancrage : avant de vouloir multiplier ses richesses, il faut d'abord s'assurer de la stabilité de ce que l'on possède déjà entre ses mains.
📢 La Morale expliquée
« Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? »
La Fontaine ne blâme pas seulement Perrette, il s'inclut dans la critique. La morale souligne que la rêverie est humaine, mais qu'elle devient dangereuse lorsqu'elle nous déconnecte de la réalité au point de nous faire perdre nos biens réels. C'est un avertissement contre la vanité des ambitions sans fondements solides.
❓ Questions fréquentes sur "La Laitière et le Pot au lait"
Que signifie l'expression "Châteaux en Espagne" ?
C'est une métaphore utilisée par La Fontaine pour désigner des projets grandioses mais totalement irréalistes ou imaginaires, n'ayant aucune chance de se concrétiser.
Pourquoi Perrette est-elle qualifiée de "légère" ?
La Fontaine décrit son allure ("légère et court vêtue") pour souligner son agilité, mais aussi la légèreté de son esprit qui s'envole trop vite vers des rêves de richesse.
Quelle est l'erreur fatale de Perrette ?
Son erreur est de céder à l'émotion physique (le saut de joie) provoquée par une richesse purement virtuelle, ce qui provoque la perte réelle de son lait.
Comment la fable se termine-t-elle pour la laitière ?
Elle rentre chez elle bredouille, devant expliquer à son mari ("le prévôt") la perte de son revenu, illustrant ainsi le retour brutal à la réalité sociale et matérielle.
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