Fable Le Loup et le Chien : Texte, Analyse et Morale
Étude de la fable de Jean de La Fontaine issue du Livre I (1668)
Pièce maîtresse du premier recueil, « Le Loup et le Chien » met en scène une rencontre fortuite entre deux lointains cousins aux destins opposés. À travers le dialogue entre un loup famélique et un mâtin poli et repu, La Fontaine développe un apologue sur la condition humaine. Ce qui commence comme une simple discussion sur le confort matériel bascule brusquement dans une réflexion profonde sur le prix de la liberté.
L'essentiel de la morale : La fable ne tranche pas de manière simpliste, mais souligne un choix de vie radical. Le Loup, bien que séduit par la promesse de nourriture facile, refuse de sacrifier son autonomie dès qu'il aperçoit la trace du collier. La leçon est claire : aucune sécurité matérielle, aussi confortable soit-elle, ne saurait compenser la perte de l'indépendance. Comme le conclut le Loup en s'enfuyant : la liberté est un trésor que l'on ne vend pas pour un "repas de prince".
| Fiche Technique : Le Loup et le Chien | |
|---|---|
| Source |
Livre I des Fables de La Fontaine
(5ème fable du recueil) |
| Parution | Premier recueil de 1668 |
| Thématiques | Liberté vs Servitude Confort Matériel Indépendance |
| Genre | Dialogue philosophique et politique |
| Analyse croisée | À mettre en lien avec Le Chêne et le Roseau pour la question de la résistance face à la soumission. |
Le Loup et le Chien : Texte Intégral et Versions d'Étude
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Texte original
Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
Source : Jean de La Fontaine, Livre I, fable 5 (1668).
💡 Version annotée
(Définitions et sens caché)
Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre Dogue [1] aussi puissant que beau,
Gras, poli [2], qui s'était fourvoyé [3] par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers [4],
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille [5],
Et le Mâtin [6] était de taille
A se défendre hardiment [7].
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos [8], et lui fait compliment
Sur son embonpoint [9], qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres [10], hères [11], et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée [12] :
Tout à la pointe de l'épée [13].
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens [14]
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs [15]de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte [16] caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité [17]
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien [18] pelé [19].
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier [20] dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
[1] Chien de grande taille, souvent utilisé pour la garde et la protection.
[2] Qui a le poil lisse, lustré.
[3] Égaré, être allé dans la mauvaise direction.
[4] Le massacrer, le mettre en pièces.
[5] Se battre.
[6] Chien de garde.
[7] Avec courage, sans se laisser intimider.
[8] Entame la conversation.
[9] sa corpulence, le chien est bien chair ce qui atteste que l'animal est bien nourri.
[10] Terme de mépris pour désigner un homme pauvre qui ne peut faire ni bien, ni mal.
[11] Hommes sans mérite, sans considération, sans fortune.
[12] Aucun repas garanti, où l'on mange à sa faim sans souci.
[13] Tout est incertain.
[14] Poursuivre les gens, les faire fuir à la demande de son maître.
[15] Restes d'un repas.
[16] Nombreuse.
[17] État de bonheur intense et durable.
[18] Cou du Chien.
[19] Qui a perdu ses poils.
[20] Accessoire utilisé pour tenir un chien en laisse, ici il symbolise la contrainte.
🔢 Version numérotée
(Idéal pour citer les vers)
- Un Loup n'avait que les os et la peau,
- Tant les chiens faisaient bonne garde.
- Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
- Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
- L'attaquer, le mettre en quartiers,
- Sire Loup l'eût fait volontiers ;
- Mais il fallait livrer bataille,
- Et le Mâtin était de taille
- A se défendre hardiment.
- Le Loup donc l'aborde humblement,
- Entre en propos, et lui fait compliment
- Sur son embonpoint, qu'il admire.
- "Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
- D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
- Quittez les bois, vous ferez bien :
- Vos pareils y sont misérables,
- Cancres, hères, et pauvres diables,
- Dont la condition est de mourir de faim.
- Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
- Tout à la pointe de l'épée.
- Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
- Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- - Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
- Portants bâtons, et mendiants ;
- Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
- Moyennant quoi votre salaire
- Sera force reliefs de toutes les façons :
- Os de poulets, os de pigeons,
- Sans parler de mainte caresse. "
- Le Loup déjà se forge une félicité
- Qui le fait pleurer de tendresse.
- Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
- "Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- - Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
- De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- - Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
- Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- - Il importe si bien, que de tous vos repas
- Je ne veux en aucune sorte,
- Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
- Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
Analyse Littéraire et Sens de la Fable "Le Loup et le Chien"
🔍 Décryptage de la fable : Le prix de l'indépendance
Dans cette fable du Livre I, La Fontaine orchestre une confrontation entre deux visions de l'existence. Le Chien incarne la servitude dorée : il accepte la domination d'un maître en échange d'un confort matériel assuré (nourriture, abri, caresses). Sa politesse et son embonpoint masquent une réalité plus sombre que le Loup débusque d'un regard.
Le point de bascule du récit est le collier. Ce détail anatomique transforme le rêve du Loup en cauchemar. La Fontaine nous montre que la liberté n'est pas un concept abstrait, mais une condition physique : pour le Loup, courir où l'on veut est une richesse supérieure à tous les festins du monde.
💡 Écho contemporain
Cette fable résonne aujourd'hui comme un débat sur le confort vs l'autonomie. À l'ère moderne, elle interroge notre rapport à la sécurité (salariat, algorithmes, confort technologique) au prix de nos données personnelles ou de notre temps.
Elle nous rappelle que chaque avantage social ou matériel comporte souvent une contrepartie en termes de contraintes et de dépendance.
📢 La Morale expliquée
« La liberté est un trésor que l'on ne saurait vendre. »
Contrairement à d'autres fables, la morale n'est pas écrite explicitement à la fin, elle est vécue par l'action du Loup qui s'enfuit. La Fontaine suggère que la liberté a un coût (la faim, l'incertitude), mais que ce coût est dérisoire face à la honte de porter un collier.
❓ Questions fréquentes sur "Le Loup et le Chien"
Que signifie l'expression « tout à la pointe de l'épée » ?
Cela signifie que le Loup doit se battre quotidiennement pour sa survie. Sa nourriture n'est jamais garantie, elle est le fruit de son courage et de sa force.
Pourquoi le Loup est-il fasciné par le Chien au début ?
Parce qu'il souffre de la faim. Le Chien représente une tentation universelle : celle d'arrêter de lutter pour simplement jouir du confort.
Le collier représente-t-il la justice ?
Non, il représente l'attachement et la soumission. Dans le contexte du XVIIe siècle, c'est aussi une critique voilée des courtisans à Versailles, logés et nourris mais soumis au Roi.
Pourquoi le Loup refuse-t-il le marché final ?
Dès qu'il comprend que le Chien ne peut pas "courir où il veut", le Loup réalise que le prix du repas est son identité même d'être libre.
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