Fable Les Animaux malades de la peste : Texte, Analyse et Morale
Étude de la fable de Jean de La Fontaine issue du Livre VII (1678)
Ouverture magistrale du Livre VII, cette fable est sans doute la satire politique la plus puissante de Jean de La Fontaine. « Les Animaux malades de la peste » met en scène une cour animale frappée par un fléau divin, où le Lion, pour apaiser la colère céleste, propose de sacrifier le plus coupable d'entre eux. À travers ce simulacre de confession publique, l'auteur dénonce l'hypocrisie des puissants et la manière dont la justice est dévoyée pour protéger les forts au détriment des faibles.
L'essentiel de la morale : Cette œuvre se conclut par l'un des vers les plus célèbres de la langue française : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Elle nous enseigne que l'équité sociale est souvent une illusion et que, dans un système corrompu, l'innocence (représentée par l'Âne) ne suffit pas à protéger celui qui n'a ni rang ni éloquence pour se défendre.
| Fiche Technique : Les Animaux malades de la peste | |
|---|---|
| Source |
Livre VII des Fables de La Fontaine
(1ère fable du recueil) |
| Parution | Second recueil de 1678 (chez Denys Thierry et Claude Barbin) |
| Thématiques | Justice et Inégalité Hypocrisie du Pouvoir Le Bouc émissaire |
| Genre | Apologue (Satire politique et sociale) |
| Analyse croisée | À rapprocher de la fable Le Loup et l'Agneau pour la démonstration de la loi du plus fort. |
Les Animaux malades de la peste : Texte Intégral et Versions d'Étude
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Texte original
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Source : Jean de La Fontaine, Livre VII, fable 1 (1678).
💡 Version annotée
(Définitions et sens caché)
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron [1],
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie [2] ;
Nul mets [3] n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie [4].
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux [5],
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents [6]
On fait de pareils dévouements [7] :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense [8] :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique [9] empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins [10],
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines [11] passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue [12].
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet [13].
Un Loup quelque peu clerc [14] prouva par sa harangue [15]
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille [16] fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier [17] son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
[1] Dans la mythologie grecque, l'Achéron est un fleuve des Enfers.
[2] Rechercher à se nourrir.
[3] Nourriture.
[4] Partant signifie 'par conséquent'. Cela signifie qu'il n'y avait plus de joie en raison de l'absence d'amour.
[5] Colère violente, fureur.
[6] Dans de telles situations, de tels événements imprévus.
[7] Sacrifices, actions où l'on s'offre pour le bien commun.
[8] Aucune faute, aucun mal.
[9] Imaginaire.
[10] Chiens de garde (troupeau ou basse-cour).
[11] Un champ appartenant à un monastère.
[12] Tondre, dans ce contexte, signifie 'manger de l'herbe'. La largeur de la langue se réfère à la quantité d'herbe mangée, cela pourrait être traduit par une bouchée.
[13] Crier haro signifie manifester son indignation, dénoncer ou accuser. Le baudet est un âne.
[14] Personne de justice ou gens d'Église.
[15] Discours solennel prononcé devant un auditoire.
[16] Faute sans gravité, erreur bénigne.
[17] Subir un châtiment.
🔢 Version numérotée
(Idéal pour citer les vers)
- Un mal qui répand la terreur,
- Mal que le Ciel en sa fureur
- Inventa pour punir les crimes de la terre,
- La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
- Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
- Faisait aux animaux la guerre.
- Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
- On n'en voyait point d'occupés
- A chercher le soutien d'une mourante vie ;
- Nul mets n'excitait leur envie ;
- Ni Loups ni Renards n'épiaient
- La douce et l'innocente proie.
- Les Tourterelles se fuyaient :
- Plus d'amour, partant plus de joie.
- Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
- Je crois que le Ciel a permis
- Pour nos péchés cette infortune ;
- Que le plus coupable de nous
- Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
- Peut-être il obtiendra la guérison commune.
- L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
- On fait de pareils dévouements :
- Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
- L'état de notre conscience.
- Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
- J'ai dévoré force moutons.
- Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
- Même il m'est arrivé quelquefois de manger
- Le Berger.
- Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
- Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
- Car on doit souhaiter selon toute justice
- Que le plus coupable périsse.
- - Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
- Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
- Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
- Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
- En les croquant beaucoup d'honneur.
- Et quant au Berger l'on peut dire
- Qu'il était digne de tous maux,
- Etant de ces gens-là qui sur les animaux
- Se font un chimérique empire.
- Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
- On n'osa trop approfondir
- Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
- Les moins pardonnables offenses.
- Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
- Au dire de chacun, étaient de petits saints.
- L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
- Qu'en un pré de Moines passant,
- La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
- Quelque diable aussi me poussant,
- Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
- Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
- A ces mots on cria haro sur le baudet.
- Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
- Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
- Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
- Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
- Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
- Rien que la mort n'était capable
- D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
- Selon que vous serez puissant ou misérable,
- Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Analyse Littéraire et Sens de la Fable "Les Animaux malades de la peste"
🔍 Décryptage de la fable : Une parodie de justice
Dans ce chef-d'œuvre du Livre VII, La Fontaine quitte la psychologie individuelle pour une critique sociale féroce. La peste n'est pas seulement un fléau physique, elle est le déclencheur d'une mise en scène politique. Le Lion, en "bon" monarque absolu, organise un simulacre de confession où les puissants (Loup, Ours, Tigre) sont absous de leurs crimes sanglants, tandis que la moindre peccadille du faible est criminalisée.
La structure du récit repose sur une rhétorique de la manipulation. Le Renard, en courtisan habile, transforme les massacres du Lion en actes héroïques, alors que l'honnêteté naïve de l'Âne précipite sa perte. La Fontaine démontre que dans une société corrompue, la vérité importe moins que le rang social.
💡 Écho contemporain
Cette fable reste d'une actualité brûlante pour dénoncer les inégalités devant la loi. Elle illustre parfaitement le concept de "bouc émissaire" : un groupe en crise préfère sacrifier un innocent vulnérable plutôt que de remettre en question ses propres privilèges ou responsabilités.
Elle nous invite à une vigilance constante face aux discours officiels qui cherchent à faire porter le poids des crises sur les plus précaires.
📢 La Morale expliquée
« Selon que vous serez puissant ou misérable... »
La Fontaine ne se contente pas de raconter une histoire ; il livre un constat sociologique amer. La morale signifie que l'issue d'un jugement ne dépend pas de la faute commise, mais du statut de l'accusé. La justice, censée être aveugle, regarde ici avec attention le blason et la fortune.
❓ Questions fréquentes sur "Les Animaux malades de la peste"
Qui est le véritable coupable selon la fable ?
D'un point de vue moral, ce sont les prédateurs (Lion, Loup). Mais d'un point de vue politique, c'est l'Âne qui est désigné car il est le seul à ne pas avoir de défenseurs à la cour.
Quel est le rôle du discours du Renard ?
Le Renard utilise son éloquence pour flatter le Roi et transformer des crimes en erreurs négligeables, illustrant l'hypocrisie des conseillers de cour.
Pourquoi cette fable est-elle considérée comme pessimiste ?
Parce que l'innocence ne triomphe pas. La Fontaine montre un monde où la force et la ruse l'emportent systématiquement sur la justice et l'honnêteté.
Quelle est l'origine de cette fable ?
Elle s'inspire de thèmes médiévaux (Le Roman de Renart) et d'Esope, mais La Fontaine lui donne une dimension politique inédite à son époque.
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